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Interview - Boulet

30/07 | Interview | Auteur: Victor


Boulet est un pilier du magazine Tchô et auteur de quelques perles de la bande dessinée pour jeunes : Le Miya, La Rubrique Scientifique, Womoks ou encore Raghnarok. Il est notamment très connu pour son blog BD bouletcorp.com dans lequel il nous raconte des anecdotes de sa vie de tous les jours non pas sans humour. Boulet est également un très grand fan de manga et cela se ressent dans la narration de ses bandes déssinées. Le Japan Expo 8 fut pour nous l'occasion de rencontrer ce talentueux dessinateur trop peu connu.

JVNett :  C’était ton rêve de devenir dessinateur de BD ?

Boulet : Ce n'est pas vraiment un rêve. Lorsque j'étais encore à l'école primaire, je me suis rendu compte que la chose que je faisais le mieux était de dessiner. Du coup, j'ai pris la décision de tout le temps dessiner,  mais sans idées préconçues : je ne voulais pas spécialement faire de la BD. Tout ce que je voulais c'était simplement dessiner, que ce soit de l'illustration, du dessin animé ou quoique ce soit d'autre.

JVNett : Tu as repris les rênes de Donjon Zénith après l'arrêt du dessinateur Lewis Trondheim ; comment s’est passée cette transition ?

Boulet : Lewis Trondheim voulait arrêter de dessiner Donjon, peut-être avait-il d'autres projets ou bien manquait-il de temps. Je l'avais rencontré un an plus tôt au festival de Bande Dessinée de Solliès-Ville. J'étais un peu intimidé car c'est quelqu'un dont j'estime beaucoup le travail ; il fait partie des premiers auteurs de la nouvelle génération que j'ai lus. Je lui avais parlé de mes travaux, de Raghnarok... J'avais été très flatté qu'il connaisse. Je lui avais expliqué que je mettais en place un blog-BD, et qu'il pourrait le visiter s'il voulait voir de temps à autre ce que je faisais. J'ai crû qu'il passerait le voir une fois et qu'il s'en moquerait. Au contraire, il s'y est beaucoup interessé. Par la suite, je lui ai présenté le programmeur du site : Kek, qui lui aussi est dessinateur chez Shampooing et qui depuis lui a réalisé son site. Ça s'est fait simplement, Lewis aimait ce que je faisais, en a parlé à Joann Star et ils m'ont finalement proposé Donjon Zénith.

JVNett : Si tu avais la possibilité de poursuivre l’œuvre d’un de tes auteurs préférés, laquelle serait-ce ?

Boulet : Je dirais aucune. Reprendre des séries ne m'a jamais tenté. J'ai failli refuser quand on m'a proposé Donjon Zénith, prétendant qu'il valait mieux travailler sur un projet personnel plutôt que reprendre des séries déjà existantes. Finalement, j'ai accepté car je voulais vraiment travailler en partenariat avec un scénariste. Bien sûr, auparavant, j'avais déjà été scénariste, scénariste et dessinateur, mais je n'avais encore jamais eu l'occasion d'être uniquement dessinateur et de travailler avec le scénario d'un autre. Comme j'apprécie beaucoup cette série et que je la suis depuis ses débuts, je savais qu'elle était traitée et reprise par plusieurs dessinateurs, je me sentais moins comme un « petit bleu » qui reprend la série. J'étais curieux de voir ce que ça donnerait de travailler dans cette équipe et à dire vrai, je ne pense pas que j'aurais eu envie de travailler sur une autre série.

JVNett : Tu es le scénariste de la série Womoks. Pourquoi avoir délégué le dessin à Reno, et pourquoi ton choix s'est porté sur lui ?

Boulet : J'ai rencontré Reno en arts déco en 1997 à Strasbourg, et dès lors il a toujours été mon meilleur ami mais aussi ma principale source d'influence. C'est un virtuose du dessin et il m'a énormément appris alors qu'il est bien plus jeune que moi. Ça faisait donc très longtemps que je voulais travailler avec lui. L'occasion s'est présentée lorsque Glénat organisa un concours de BD dans lequel il fallait présenter des planches sur le thème de l'an 2000. On a donc décidé de se lancer dans une histoire de Science-Fiction. Je voulais un visuel fort et malheureusement, si je l'avais moi-même dessiné, le rendu n'aurait pas été à la hauteur de mes attentes, trop cartoon... L'univers de la Science-Fiction se prête bien à la virtuosité technique telle que la maîtrise Reno : le dessin de beaux vaisseaux, de beaux décors, etc. Finalement, on a oublié d'envoyer les planches au concours. On nous a de toute manière averti après coup que nous n'avions pas le droit de participer car à ce moment-là, j'étais déjà auteur chez Glénat. J'ai décidé de montrer les planches à Jean Claude Camano (directeur éditorial, ndr), qui les a vues et a dit : " Ah mais je le prends ! Ça me plaît, vous le faîtes chez Glénat !".

JVNett : Raghnarok donne parfois lieu à des scènes gores qui contrastent avec le public jeunesse visé, notamment avec le personnage de la barbare Roxane. Tu n’as jamais eu de problèmes de censure avec le comité éditorial du magazine Tchô ! ?

Boulet : Tchô ! , c’est un magazine qui a beaucoup changé le paysage de la presse jeunesse car on s'y permet énormément de choses. Le gore, le trash ce n’est pas choquant en soit, c'est plus la façon dont c'est abordé. Dans le cas de Raghnarok, nous sommes dans un univers clairement fantasy avec des délires troll, elfes, etc. Ce n'est pas de la violence à prendre au premier degré mais plutôt relative au contexte. Roxane se bat contre des créatures hargneuses, méchantes. Elle-même est un personnage assez violent et sans scrupules, mais je ne l'ai jamais dessinée en train de s'en prendre aux humains : il y a quand même un fond de morale. Par contre, les dragons, eux, dévorent des humains, mais c'est la logique de la chaîne alimentaire.

JVNett : La grande mode est à l’édition de Blogs BD à succès sur papier. Quel est ton avis sur la chose et peut-on espérer voir tes notes dans les bacs un jour ?

Boulet : En ce qui me concerne, je voulais faire de la BD adaptée au net, qui utilise le format de l'écran. Ce sont des planches qui ne sont pas construites comme des planches de BD mais comme des strips à lire en les déroulant. Pour moi, ça n'avait pas de justification en album. Ca fait maintenant trois ans que mon site existe et ça fait beaucoup de planches. J'ai trois-cent-cinquante notes, chacune représentant en moyenne deux planches je n’ai pas moins de sept-cents pages. Je suis en train de faire une sélection pour faire un album mais j'ai très longtemps refusé. On me l’a proposé plusieurs fois chez divers éditeurs mais j'ai toujours dit non, je ne croyais pas à la formule. Pour ce qui est des autres blogs adaptés en BD, je suis assez partagé. Il y a de très bons dessinateurs qui ont été édités et qui ont donné de très bons résultats mais il y a aussi eu des catastrophes. Certains blogs sur papier sont complètement ratés, ils perdent tout leur sens et leur intérêt. Les plus réussis pour le moment sont ceux dont les auteurs avaient déjà construit leur blog comme une BD à lire, c’est-à-dire Frantico, Lisa Mandell, Lewis avec Les petits riens, ... Je ne défendrais pas le mien comme un album de BD traditionnel mais plutôt comme un recueil de souvenirs. Ce sera une compilation pour ceux qui ont suivi le blog et qui voudraient en garder une trace sur papier. Pour moi, l'adaptation en album se rapproche plus d'une logique de produit dérivé que de la création d'un album.

JVnett : Une majorité de tes fans te connaissent par ton travail sur  ton blog et non par tes bandes dessinées. N’est-ce pas frustrant ?

Boulet : Oui , c'est un peu frustrant. Au Japan Expo par exemple, je rencontre énormément de lecteurs du blog et très peu de lecteurs de mes albums. Mais c'est logique : les festivals de BD s'adressent à des gens autonomes, adultes ou adolescents, qui peuvent se déplacer pour rencontrer les auteurs. C'est mon publique adulte qui visite le blog et qui se rend aux conventions. Or, mes albums comme Raghnarok  s'adressent à mon publique jeunesse, moins intéressé par la rencontre d'auteurs et dépendant des parents pour venir sur des festivals. Finalement, même s'ils sont plus nombreux, ils restent plus discrets... donc ces estimations sont faussées !

JVNett : Le fait de dévoiler une partie de ton quotidien et de tes habitudes sur le net t’apporte-t-il des avantages ou des inconvénients ?

Boulet : Ça m'a apporté beaucoup de rencontres très sympa, surtout avec des dessinateurs. Je me suis rendu compte que mon blog était beaucoup lu par des dessinateurs. C'était finalement une bonne manière d'engager une conversation avec des collègues, avec qui je n�faurais jamais su quoi dire. Le blog est une bonne base de départ lors d'une rencontre avec des inconnus. Bien sûr, la limite de la vie privée est difficile à tracer. Beaucoup de gens prennent mon blog au premier degré, comme s'il s'agissait d'un travail autobiographique. Je raconte juste des anecdotes sans importance, qui auraient pu arriver à n’importe qui. Parfois, je m'amuse à raconter le monde de la BD parce qu'en tant qu'auteur, c'est marrant d'avoir un regard critique là-dessus. Néanmoins, je parle très peu de ma famille et pas du tout de ma vie sentimentale. C'est une chose à laquelle je fais très attention. Je ne veux pas tomber dans l'exhibitionnisme. Il y a vraiment beaucoup de portes fermées dans ce que je raconte. Même quand ça concerne des gens qui me sont proches, je m’arrange pour les remplacer par des personnages de BD ou de manga afin qu'on ne puisse pas les reconnaître.

JVNett : Quand on voit ton rendement sur ton blog, beaucoup se demandent s’il t’arrive d’être en panne d’inspiration.

Boulet : Oui, tout le temps, mais le blog est une chose que je fais quand j'ai envie. Il n'y a pas de « deadline » (limite de temps, ndr). Si je n'ai pas d'idées pendant une semaine, je ne fais rien et c'est tout. C'est aussi simple que ça. On remarque donc facilement les manques d'inspiration : c'est quand il n'y a pas de planche. Mais je dessine énormément en général...ou plutôt j'ai besoin de dessiner tout le temps. Les albums sont juste une partie de mon travail, la partie visible de l'iceberg. Il y a énormément de choses que je fais à côté et que je ne montre pas, comme les dessins d'observation, dehors, dans le métro, les petites histoires que je ne mets pas car elles sont trop personnelles... J'ai autant de dessins sur le blog que j'en ai dans mes carnets, qui ne seront jamais montrés et encore moins publiés car trop privés.

JVNett : Tu as participé aux 24h de la BD durant lesquelles tu devais réaliser 24 planches en 24h. C’était par pur masochisme ou pour tester tes limites ?

Boulet : Je l'ai fait car je trouvais le principe amusant. Dans la BD, on est souvent obligé de rester dans le même cadre - celui de l’album -, alors quand des épreuves comme celle-ci font leur apparition, je relève le défi. Il faut dessiner dans l'urgence des choses assez rapides, un peu à l'improvisation, ce qui finalement n'est pas si éloigné de la démarche du blog. Dans mon travail il doit y avoir 70 à 80% d'improvisation ; mes scénarios sont fait d'une traite et je les réinvente aussi au moment de les redessiner. C'est quelque chose que j'aime, on part sur n'importe quoi et puis on réinvente au fur et à mesure... Les 24h de la BD c'était ça, avec une petite limite de temps en plus.

JVNett : Tu sembles très critique sur toi-même et sur la société en général. Si tu étais président, tu changerais quoi ?

Boulet : Ah la vache ! (rire) Je ne vais pas me lancer dans un grand débat mais il y a plein de choses que j'aimerais bien changer, mais je ne vais pas en parler ici. Je ne me sens pas spécialement critique en fait ; ce qui peut passer pour de la critique sur le blog est en fait un mélange d'utopie à deux francs - celle du mec qui se dit "le monde pourrait être mieux" mais qui ne fait absolument rien pour le changer - et de petites aigreurs du quotidien. Je ne vois pas ça comme de la politique ou de la polémique. Mes notes sont plus des récits sur les aléas de la vie que de la revendication; et je pense que n'importe qui a le même genre de réflexion chez lui.

JVNett : Sur le net et en BD, tu nous fais bien marrer ; dans la vie de tous les jours, est-ce que tu es un gros déconneur ?

Boulet : (rire) J'aime bien rigoler, je pense être un bon vivant. J’aime bien faire la fête avec mes amis et je ne pense pas être quelqu'un d'austère dans la vie. Mais c'est vrai qu'il y a une grosse différence avec le personnage du blog qui est très « cartoon », très crétin. Je me représente souvent très timide et naïf alors que je ne le suis pas tellement. Mes amis ont tendance à me voir comme quelqu’un d'assez sentencieux et moralisateur, ce qui ne ressort pas tellement sur le blog.

JVNett : Via ton blog, on sait que tu es un grand fan de One Piece. Ma question sera donc : « Pour toi, le plus fort, c’est Luffy ou Zorro » ?

Boulet : Oui je suis un très grand fan de One Piece. Le plus fort, c'est évidemment Luffy. Mais c'est marrant car l'auteur a réussi à différencier les deux personnages, chacun ayant ses propres qualités. Beaucoup de personnes se demandent lequel est le plus fort des deux... De plus, ils ne se battent jamais entre eux ou bien le combat est avorté...

JVnett : On se trouve dans un festival lié au Japon, quel est ton avis sur l'influence des mangas sur la bande dessinée européenne ?

Boulet : Le manga c'est comme tous les styles. On ne critique pas le franco-belge parce que c'est assimilé, c'est notre culture. Quand on voit un jeune auteur faire du sous Franquin ou du sous « école belge » de manière générale, ça paraît normal, il est européen, il fait de la BD européenne. C’est exactement la même chose avec le manga ; ce n’est pas plus choquant de voir un jeune s'inspirer du manga que de la BD  franco-belge. La différence c'est la manière dont on le digère. C'est vrai que ça me met mal à l'aise quand je vois des jeunes auteurs de vingt ans sortir des albums où le dessin est à cent pourcent identique au style de tel ou tel auteur japonais, sans aucun regard français dessus. Ils vont jusqu'à dessiner des personnages qui se baladent dans des villes japonaises alors qu'ils n'ont jamais foutu les pieds là-bas. Je trouve beaucoup plus intéressant les auteurs français qui digèrent ce style et tâchent d'y apporter leur regard personnel. Dans Tchô ! , on a beaucoup de dessinateurs très influencés par l‘imagerie japonaise. Par exemple, Ohm, qui réalise Bao Battle, est parti dans un univers animalier et a su digérer ce qui lui plaisait dans cette influence japonaise et l'utiliser à bon escient. Idem pour Bill et Gobi qui font les Zblu Cops, ils ont créé un univers délirant à la Dr Slump de Akira Toriyama mais avec leurs propres références, plus européennes. On ne peut pas le nier, le manga fait maintenant partie intégrante de notre culture. Notre génération a été élevée au club Dorothée. L'ancienne génération a été peut-être réticente à  l'arrivée du manga et de son influence, mais il fallait qu'elle y pense il y a vingt ou trente ans, quand elle achetait à foison des dessins animés japonais pour remplir les programmes télés. On s'inspire de ce qui nous a nourris, et c'est Dragon Ball, Goldorak, les Chevaliers du Zodiaque, le Collège Foufoufou... C'est normal que ça ressorte maintenant.

JVNett : Plus précisément maintenant, quel est ton avis sur les mangas à la française comme Dys ou Dreamland chez Pika Edition ou comme les font les éditions Shogun ?

Boulet : Je n'en pense que du bien. Ce qui est étrange dans la BD européenne, franco-belge en général, c’est qu’on a été très longtemps victime du format : quarante-six pages cartonnées couleur. En France notamment, on a une vision de la bande dessinée qui est très "beau livre" : couvertures cartonnées, couleurs bien imprimées, très chères pour des budgets d'étudiants. Je trouve que changer les formats est très important, ça permet d'aborder différemment une histoire. Pourquoi se limiter à quarante-six pages quand on peut en faire deux-cents ?  Pendant longtemps aussi on disait que la BD en noir et blanc ne marcherait pas, que les gens voulaient de la couleur : « si c'est trop long ils décrochent, il faut des formats courts ». Pourtant, on constate que des gamins se ruent sur Naruto, One Piece, dévorent des séries de quarante tomes et en redemandent. C'est quelque chose qu'on n' a pas compris à un moment, qu’on n’a pas su exploiter mais qu'on commence enfin à envisager. Le format manga apporte une nouvelle forme de narration. C'est bien de pouvoir prendre son temps pour raconter une histoire. Avoir envie de faire déambuler un personnage dans une ville et prendre cinq pages pour le faire est impossible dans un format quarante-six pages, où on ruine la narration et le rythme de l'album.



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Dedicace de Boulet faite au Japan Expo 2007
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Pour connaître la suite, rendez-vous sur bouletcorp.com !
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