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Hideo Gosha

08/04 | Art | Auteur: Drama


Ah ! Quand on m'a appelé pour écrire mon autobiographie, je vous avoue que je me suis posé quelques questions. Qui serait intéressé par mon parcours de cinéaste nippon ? C'est vrai, après tout, je ne suis connu en Europe que d'une poignée de cinéphiles, et si les festivals ne programmaient pas mes films de temps à autres, je serais certainement tombé dans l'oubli sur le Vieux Continent. Mais après quelques instants de réflexion, je me suis dis : " Hideo, on t'a souvent sous-estimé, et même ignoré ! Peut-être qu'aujourd'hui est venu le jour où les gens prendront conscience de la puissance de ton oeuvre, et ce, même après ta mort !"
Oui, je suis mort, mais nous reviendrons sur ce triste sujet plus bas dans le texte, si vous le voulez bien.
 
Commençons déjà par me présenter. Je me nomme Gosha Hideo et je suis né en 1929 à Tokyo. J’ai suivi un parcours scolaire normal, jusqu'à l'université où j’ai débuté des études commerciales. Du plus loin que je me souvienne, j'ai toujours été attiré par les métiers de la communication et de l'audiovisuel ; c'est comme ça que j'ai débuté ma carrière en tant que reporter, puis comme producteur pour la Japan Broadcasting Company. Mais mes ambitions étaient toutes autres… Je désirais ardemment réaliser, mettre en image mes textes, mes idées, mes rêves. C'est ainsi que je devins réalisateur de films et de séries pour Fuji TV. Malgré l'aspect "alimentaire" de ce travail, j'en profitais pour peaufiner mes idées et techniques pour de futurs projets. Mes producteurs étaient plus qu'enthousiastes devant mes séries, et c'est ainsi qu'en 1963, on me proposa enfin de réaliser la série qui marqua d'une pierre blanche toute ma carrière : Trois Samouraïs Hors-la-loi. Cette série connaitra un tel succès, qu'en 1964 je réaliserai mon premier long métrage, inspiré de cette série et portant le même titre. Petite confidence entre nous, chers amis, on a murmuré pendant un temps que Trois samouraïs Hors-la-loi aurait inspiré à Sergio Leone, à qui je serai toute ma vie comparé, le plus mythique de tous les westerns Le Bon, la brute et le truand.
 
Dès lors, ma carrière était lancée, et nous pouvons ainsi rentrer dans le vif du sujet. J'ai surtout réalisé des films d'"homme", terme que l'on utilisait à mon époque pour désigner des films d'actions et de genre. J'alternais entre chambara (film de sabre), jidai geki (film historique) et yakusa eiga (polar), et ce pour douze de mes premiers films. Tous ces films portent en eux la marque d’une époque, tout en étant baigné dans une traditionnalité de tous les instants. Je suis un enfant de cette époque, une époque où l'on ne savait plus très bien où se situer entre les valeurs fondamentales et traditionnelles de notre pays, et le rayonnement d'une Amérique grandissante représentant un certain idéal de renouveau.
 
Malgré mon envie de moderniser le cinéma japonais, à l'image du cinéma occidental, mon oeuvre ne fut pas réellement reconnue en Europe et en Amérique. Je restais un "petit maître" du cinéma japonais, et exporter mes films se révèla être un challenge beaucoup plus ardu que ce que j'aurais pu imaginer, et ce, même lorsque que mes films battaient des records d'entrées au Japon. Je me souviens qu'à l'époque, seul Goyokin trouva son chemin vers les salles obscures internationales, suivi en 1974 de La terreur des Sabaï (en France). La ressemblance de ces deux films avec les codes du western spaghetti, genre en plein essor à cette période grâce à Sergio Leone, y fut clairement pour beaucoup.
 
Après ces années difficiles, je décidais de me démarquer totalement des réalisateurs japonais contemporains. Adieu le côté humaniste des films du maître Kurosawa, mes héros allaient prôner un individualisme forcené, définissant eux-mêmes leur code de l'honneur, omettant totalement les principes de castes et de dogmes imposés par les règles de l'époque dans le cinéma nippon. Mes personnages seraient à l'image de ceux de Peckinpah et de Leone : des marginaux, des coupables originels profondéments humains, en proie à des déchirements propres aux hommes qui n'ont pas encore sombré totalement du côté du mal. Je voulais explorer les zones d'ombres de l'âme humaine, en insistant sur le fait que mes héros seraient des anti-héros, tels les protagonistes de Trois Samouraï Hors-la-loi.
 
A cette époque, j'ai certainement été le seul cinéaste à n'être rattaché à aucun courant de "genre", alors que les réalisateurs japonais étaient pour la plupart séparés en deux camps : les cinéastes traditionnels, tournant en studio à l'ancienne, et les jeunes nouveaux prônant l'esprit de la "nouvelle vague"… Grâce à mon indépendance d'esprit, et mon recul vis-à-vis de l'industrie traditionnelle japonaise, j’en réchappais.
 
Arrivèrent enfin les destructrices années 1980. Destructrices car l'industrie mondiale du cinéma se portait mal, en dépit de la profusion de films sur les écrans durant cette décennie. Alors en pleine force de l'âge, sans rien ni personne pour m'arrêter dans ma folie créatrice, je décidais de continuer de plus belle l'exploration des anti-héros, des exclus, des marginaux. En 1985 sortit Portrait d'un criminel, qui tiendra une place cruciale dans ma carrière. J'y expérimente une veine plus tragique, plus réaliste mais aussi plus étrange dans les codes du cinéma de drame passionnel. Sans trop vous en dire, sachez qu'il s'agit trés certainement de l'oeuvre la plus personnelle que j'ai jamais réalisée, mais aussi l'un des films les plus violemment érotiques. Sa narration totalement abstraite, destructurée, et ses effets de montages et de son concourrent à faire de Portrait d'un criminel mon seul et unique réel orgasme cinématographique, mon lien entre le sexe et la mort.

C'est ce film qui marque réellement un tournant dans ma carrière de cinéaste. Alors que mes douze premiers films étaient, soyons francs, des oeuvres de jeunesse stylisées et "couillus", mes douze derniers auront été marqués par une sorte de maturité, teintés d’une touche de philosophie et de sagesse que l'on n'acquiert forcément qu'avec le temps. C'est surtout durant cette période que les personnages féminins de mes films prendront une réelle ampleur, et ma passion pour les femmes et les maisons de plaisirs, appelés plus communément "bordels", y trouva sa plus visuelle expression, notamment dans The Geisha (1983) ou Death Shadows (1986). J'ai offert leurs plus beau rôles aux meilleures comédiennes japonaises des années 80, tout en transcendant les codes et clichés de la fille de joie tragique, ou encore de la maitresse sacrifiée. Trop souvent traitées comme de purs objets symboliques dans la plupart des films de mes congénères, je les rends belles, sensuelles, mais surtout réelles, capables de s'imposer face à des misogynes implacables, tant d'un point de vue strictement hiérarchique et social que sexuel.

En 1992, j'avais enfin atteint le statut d'auteur, reconnu au même titre que mes pairs, au prix du sacrifice de mes ambitions personnelles - et même de certaines exigences physiques, ce qui me coûtera la vie le 30 août 1992, à l'âge de 63 ans.
 
Aujourd’hui, je suis représenté par plusieurs personnes, admirateurs acharnés de mon oeuvre, à travers bien des festivals de par le monde. On peut dire que ça aura pris le temps, mais j'ai réussi, mes films sont reconnus, considérés comme des classiques, et certains m'adulent. Que demander de plus ? Revenir, comme le suggère celui qui retranscrit mes mots pour vous, chers lecteurs ? Non, je dois vous avouer que la vie est beaucoup plus sympathique ici… J'ai retrouvé mes deux comparses, Sam Peckinpah et Sergio Leone, et observer le monde de l'endroit où nous nous trouvons est assurément beaucoup plus amusant que lorsque nous le filmions pour le représenter à travers nos films...

     

     

     

    Filmographie :

 

1964 : 3 samouraïs hors la loi

1965 : Sword of the beast

1966 : Kiba le loup enragé

          Kiba l'enfer des sabres

          Le sang du damné

          Samouraï sans honneur

1969 : Goyokin, l'or du Shogun

          Puni par le ciel

1971 : The wolves

1974 : Quartier violent

1978 : Bandit contre Samouraïs

1979 : Les tueurs des ténèbres

1982 : Onimasa

1983 : Geisha

1984 : Fireflies in the north

          Oar

1985 : Portrait d'un criminel

1986 : Death Shadows

          Women of the underworld

1987 : Tokyo bordello

1988 : Carmen 1945

1989 : Four days of snow and blood

1991 : Heat wave

1992 : The oil hell murder



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